04/04/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

Les géants de la mer

01/05/2002
Mieux connaître ses migrations permettrait de réglementer la pêche du requin-baleine, en protégeant les spécimens de petite taille.

>>Le requin-baleine est probablement le plus grand poisson de tous les océans, pouvant mesurer jusqu'à 20 mètres de long et dépassant la plupart des baleinidés. Dans le Pacifique ouest, il suit chaque année le Kuro-Shivo, le courant marin chaud, le long des côtes de Taiwan

En juillet 2001, la direction des Pêches de la commission d'Etat de l'Agriculture a commencé à afficher dans les ports de l'île des posters sur lesquels figure la silhouette du requin-baleine, reconnaissable à sa tête aplatie, son museau carré, sa bouche immense, au-dessus de laquelle est écrit en gros caractères ce slogan : « Si vous m'attrapez, informez les autorités ! »

« Pêcheurs, déclarez toutes vos prises de requins-baleines aux autorités portuaires ou locales. Les informations que vous nous fournirez sont pour nous le meilleur moyen de comprendre cette faune en même temps qu'elles poseront un jalon important pour la promotion de la protection de la mer et resteront un élément de soutien pour l'industrie de la pêche. » A la suite de ces mots de recommandation, de plus petits caractères avertissent cependant que les infractions à la législation de la pêche sont passibles d'amendes allant de 15 000 à 75 000 TWD (env. de 483 à 2 419 EUR).

Dans l'écosystème marin, les requins jouent en général le rôle de prédateurs indispensables que l'on considère populairement comme d'impitoyables tueurs. Néanmoins, parmi les 370 familles connues de squales qui sillonnent les mers et les océans, le requin-baleine appartient à l'espèce la plus douce et n'est pas du tout agressif. Portant aussi le nom de rhincodon (rhincodon typus), le requin-baleine est la seule espèce de la famille des rhincodontidés. La chair du requin-baleine étant d'une couleur blanchâtre, comme le tofou (ou fromage de soja), cela a valu au poisson d'être appelé requin-tofou par les pêcheurs taiwanais.

Contrairement à la majorité des squales, qui ont un corps fuselé et des dents acérées redoutables, le requin-baleine, extrêmement massif avec une tête aplatie et une bouche aussi large que la tête, est dépourvu de dents pointues. En fait, c'est un gros mangeur qui filtre sa nourriture. En nageant, il tient la bouche grand ouverte pour aspirer autant d'eau que possible, avalant par bancs entiers le plancton, les crustacés et les petits poissons, comme les sardines ou les maquereaux.

Joung Shoou-jeng [莊守正], professeur assistant au département des sciences halieutiques de l'université nationale d'Océanographie de Taiwan, qui mène depuis une dizaine d'années de longues recherches sur les squales, explique que le requin-baleine utilise pleinement sa nourriture : la plupart des rhincodons attrapés ont l'appareil digestif vide. « Ils ne sont pas comme de nombreux mammifères, qui excrètent plus qu'ils ne mangent, et utilisent leurs ressources d'une manière peu économique », précise le professeur Joung Shoou-jeng.

Un autre trait frappant du requin-baleine est de posséder sur son large dos sombre de remarquables taches pâles formant une sorte de damier. On suppose que, grâce à ce damier, différent pour chaque individu, l'animal qui a la vue perçante peut reconnaître chacun de ses semblables. En outre, cette figure dorsale le protège contre les rayons ultraviolets nocifs, lorsqu'il nage à proximité de la surface.

Le requin-baleine préfère vivre dans les zones des océans où les eaux en surface sont d'une température de 21° à 25°C, aussi le trouve-t-on principalement dans les mers tempérées et tropicales de part et d'autre de l'équateur, rarement au-delà de 30° de latitude nord ou sud. Dans le Pacifique ouest, on le trouve au large des Philippines, de Taiwan et du Japon, mais aussi dans le Pacifique sud, dans la mer des Caraïbes et le long des côtes de l'Océan indien.

Le requin-baleine nage la plupart du temps seul, traînant souvent près des côtes coralliennes. Des chercheurs australiens présument que la raison pour laquelle on le rencontre chaque année de mars à mai autour du banc de corail de Ningaloo, au large de Carnarvon, en Australie occidentale, est que, durant cette saison, les coraux pondent, lâchant d'immenses quantités d'oeufs. Ce plus en « alimentation nutritive naturelle » attire les poissons par bancs entiers, qui, à leur tour, sont pourchassés par les requins-baleines, un maillon supplémentaire du grand cycle alimentaire des mers. Comme les proies du rhincodon sont très similaires à celles d'espèces commerciales de poissons telles que le thon, la présence du requin-baleine est pour les pêcheurs en haute mer un précieux indicateur de prises abondantes.

Autour de Taiwan, les deux saisons annuelles où se rencontre le plus souvent le requin-baleine se situent de mars à mai et d'octobre à décembre. Il chasse les organismes hautement nutritifs emportés par le Kuro-Shivo et longe les côtes de l'est et du nord de l'île, au large desquelles il s'empêtre souvent dans les filets placés par les pêcheurs taiwanais. Comme il ne craint pas l'homme et aime s'approcher des bateaux de pêche, il est aussi la cible des harponneurs.

Lorsque les bancs de poissons étaient encore abondants, le rhincodon qui a une chair grossière et dure, ainsi que des ailerons de qualité médiocre par rapport à ceux d'autres espèces de squales, avait une faible valeur commerciale. « Jusque dans les années 70, s'il arrivait que des pêcheurs rencontrent un requin-baleine de taille assez considérable, ils étaient terrifiés à l'idée que leur bateau pourrait être emporté par le poisson et chavirer éventuellement. Aussi faisaient-ils tout pour s'en maintenir à bonne distance », indique Joung Shoou-jeng.

Mais plus récemment, parce que les prises de poissons ordinaires ont diminué et que les restaurateurs ont inventé de nouvelles recettes, le requin-baleine a acquis une grande popularité. Les pêcheurs rivalisent maintenant pour le capturer, et la rapide diminution de sa population en a fait monter le prix au plus haut. Selon une étude réalisée par TRAFFIC Taipei, une agence de la Convention de Washington, un requin-baleine de 3 tonnes atteignait seulement la valeur de 5 000 à 8 000 TWD en 1985. Vers la fin des années 80, son prix avait explosé jusqu'à 150 TWD le kilo, et un seul animal pouvait se vendre jusqu'à 2 millions de TWD.

Comme il y a très peu de pays où l'on mange du requin-baleine, Taiwan en est devenu le premier consommateur du monde, précise toujours TRAFFIC. Une autre étude effectuée en 1996 en Inde montre que presque tous les requins-baleines attrapés par les pêcheurs indiens ont été exportés à Taiwan, en Corée du Sud et à Singapour. Selon les douanes taiwanaises, le volume des importations de rhincodons dans l'île dépasse de loin celui des prises effectuées par les pêcheurs insulaires. En outre, ceux-ci se vantent non seulement d'avoir appris à leurs collègues philippins à le capturer, mais aussi d'avoir acheté à des vaisseaux continentaux de nombreux requins-baleines qui ont été illégalement revendus sur le marché taiwanais.

Parlant de ces bêtes énormes, ceux qui les ont vues en gardent une forte impression. Un requin-baleine de 20 mètres de long pesant 34 tonnes a été attrapé en 1987 par des pêcheurs taiwanais au large de Lotung, dans le hsien (district) d'Ilan, le plus grand poisson jamais vu à ce jour. Joung Shoou-jeng, qui en a vu plus d'une centaine, se souvient que le plus gros rhincodon qu'il ait jamais vu mesurait 18 mètres de long et pesait 30 tonnes. Pour le dépecer, il a fallu un jour et une nuit de travail à des ouvriers spécialisés.

Les histoires de poissons géants ne sont pas courantes à Taiwan. De nouvelles données publiées au début de l'année par l'université nationale d'Océanographie de Taiwan montrent que, ces cinq dernières années, 80 requins-baleines par an en moyenne ont été rapportés dans l'île, soit le tiers des prises annuelles auparavant. Ce qui frappe encore plus, c'est la diminution de la taille de ce poisson qui, en moyenne, mesure 4 ou 5 mètres de long pour un poids de 800 quintaux environ.

« C'est du menu fretin ! », s'exclame Chen Chun-hui [陳春暉], de l'Institut de recherches halieutiques de Taiwan, précisant que les spécimens pêchés par les Taiwanais n'ont pas atteint l'âge adulte, puisqu'un rhincodon adulte mesure plus de dix mètres de long.

Effectuant des recherches sur l'ADN du rhincodon, des ichtyologues australiens ont découvert que sa croissance était fort longue. En fait, l'animal, qui peut espérer vivre jusqu'à cent ans, n'est pas reproducteur avant l'âge de 30 ans. Ainsi, les deux femelles prises au large des côtes indiennes dans les années 80 et qui mesuraient près de neuf mètres de long n'étaient ni l'une ni l'autre en âge d'être fécondées.

Les différentes espèces de requins se reproduisent selon trois modes. On trouve ainsi des ovipares, des vivipares et une troisième catégorie, des ovo-vivipares. En cela, ils se distinguent des poissons téléostéens, qui pondent en une fois des millions d'oeufs. Plus curieux encore, les requins-baleines, qui sont des élasmobranches ou poissons cartilagineux, pratiquent une sorte de contrôle des naissances, produisant moins de dix petits en une fois.

Pendant de longues années, on n'a attrapé aucune femelle porteuse. Même si on a découvert de temps à autre des jeunes dans le ventre de requins bleus et de makaires, sans pouvoir déterminer s'ils étaient ovipares ou ovo-vivipares comme les requins-baleines, tandis que le ratio entre mâle et femelle à la naissance chez le rhincodon restait toujours un profond mystère.

En juillet 1995, des pêcheurs ont attrapé une femelle de 11 tonnes mesurant 16 mètres de long au large de Taitung, sur la côte Est. Averti par les pêcheurs eux-mêmes, Joung Shoou -jeng se précipita au port à leur rencontre pour observer l'animal mettre bas, une toute première scientifique depuis la description faite il y a 170 ans et qui avait longtemps servi de référence aux ichtyologues. La femelle donna d'un coup naissance à 300 petits, mesurant 40-60 centimètres, qui emplirent tout le bassin. Ceux-ci n'ayant pas assez d'eau, quinze seulement survécurent et furent « adoptés » par le Musée national océanographique, à Taiwan, et un centre privé de recherche japonais ; cependant, la plupart d'entre eux ont péri dans les six mois qui ont suivi.

Cette femelle a permis de mener la première étude scientifique du monde sur la reproduction du requin-baleine, établissant que la proportion entre mâles et femelles à la ponte était d'environ de un pour une. En outre, la prise de cette femelle porteuse a confirmé la fécondabilité tardive du rhincodon et a montré que ce poisson préférait la qualité à la quantité dans son uvre reproductrice. A l'ère moderne où l'exploitation de la pêche en mer est effrénée, cet instinct met en danger toute l'espèce.

Hormis le requin-baleine, deux autres espèces gigantesques de la famille des squales tels que le requin pèlerin et le grand requin blanc ont longtemps été chassées en Occident pour leur huile et autres sous-produits. En 2000, à la XIe conférence de la Convention de Washington (CITES), quelques pays ont proposé que ces trois poissons–le requin-baleine, le requin blanc et le pèlerin–soient ajoutés à la liste des espèces protégées par la convention internationale. Cependant, s'opposant à cette initiative, certains pays ont réclamé davantage de preuves scientifiques avant de décider de protéger légalement ces trois espèces. La résolution n'a donc pas été votée, mais la CITES a recommandé à tous ses membres de poursuivre les recherches sur l'histoire naturelle, les routes migratoires, ainsi que sur la répartition des populations de requins-baleines dans le monde, facilitant l'élaboration d'une politique rationnelle qui règle la pêche au rhincodon.

En fait, les requins-baleines n'ont jamais été très nombreux, et leurs prises n'ont jamais été une source importante ou régulière de revenus pour la plupart des industries nationales de pêche. Répondant aux appels internationaux, les Philippines et l'Inde ont interdit la pêche au rhincodon et le commerce de ses sous-produits.

A Taiwan, à la suite de la baisse de la population du requin-baleine, les pêcheurs estiment aujourd'hui la valeur totale des prises annuelles de ce poisson à quelque 20 millions de TWD (env. 645 000 EUR) seulement. En conséquence, le conflit d'intérêt entre les écologistes et les pêcheurs pour cette espèce est bien moins grand que dans le cas des cétacés. Réalisant que les prises de requins-baleines, d'une taille de plus en plus petite, se faisaient de moins en moins nombreuses, les responsables d'associations taiwanaises de pêcheurs de thon et d'autres poissons commerciaux ont d'un commun accord apporté au début de l'année leur soutien aux mesures de protection des requins-baleines adoptées par l'office des Pêches.

« L'objectif recherché n'est pas d'interdire la pêche du requin-baleine, mais de permettre aux ressources marines d'être exploitées de manière rationnelle », assure Shieh Dah-wen [謝大文], directeur adjoint de l'office, qui ajoute que son organisme espère pouvoir limiter les prises en fixant dans l'année une période de pêche et le nombre des prises, ainsi qu'en interdisant la prise de rhincodons de petite taille.

Pour mieux connaître les migrations du rhincodon le long des côtes taiwanaises, l'office des Pêches a chargé l'université nationale d'Océanographie de Taiwan de diriger un programme scientifique, permettant de le suivre via satellite dans ses pérégrinations. Directeur du programme, Joung Shoou-jeng indique que la commission d'Etat de l'Agriculture avait débloqué l'an dernier à cet effet un crédit de 3,8 millions de TWD, grâce auquel il projette d'acheter deux requins-baleines vivants. Liau Yi-ya [廖翊雅], chercheur à l'université d'Océanographie et assistant de Joung Shoou-jeng dans ce programme, précise que deux cellules détectrices reliées par satellite, d'un coût estimé à 200 000 TWD (env. 6 500 EUR) chacune et disposées sur les deux animaux qui seront relâchés, permettra de les filer dans l'océan. « Nous espérons obtenir toutes les informations élémentaires sur leurs déplacements et, de là, connaître les milieux ambiants qu'ils préfèrent. »

Les itinéraires suivis par le rhincodon dans les océans sont jusqu'à présent assez mal déterminés. On suppose généralement qu'il migre selon les saisons et que ses déplacements sont fonction des variations de la température et de la salinité de l'eau, des vents et des marées. Le rhincodon est un puissant nageur, possédant trois grosses rainures saillantes le long du corps, lesquelles réduisent la résistance de l'eau. Ses grandes et épaisses nageoires pectorales et son foie énorme jouent aussi un rôle important. Le foie, dont le volume occupe les deux tiers de la cavité abdominale, lui fournit un équilibre en milieu marin, lui permettant de flotter à la surface de l'eau. Il peut plonger jusqu'à une profondeur de 300 m, ce qui rend difficile l'observation de ses itinéraires ou ses migrations à travers les océans.

Quelques observateurs assurent que le rhincodon est particulièrement sensible à la qualité de l'eau. Ses branchies étant d'une structure fragile, il a besoin d'être constamment en mouvement pour respirer normalement. On connaît peu de cas où le requin-baleine a longtemps vécu en captivité, aussi est-il difficile d'en apprendre davantage sur cet animal. Les ichtyologues australiens suggèrent une approche différente de ce poisson.

En 1997, une étude sur l'écotourisme sur les côtes d'Australie occidentale donnait toutes sortes de recommandations pratiques pour approcher le rhincodon, telles que, pour éviter de le blesser, la limitation du nombre des embarcations sur lesquelles, chaque automne, les touristes vont à sa rencontre. La même étude signalait aussi que ces animaux pourraient rapporter après 2000 à l'Etat d'Australie occidentale des revenus touristiques annuels d'une valeur estimée à 6,5 millions d'EUR.

« Le fait que les rhincodons reviennent chaque année à peu près au même endroit permet aux chercheurs de les observer et les étudier plus longuement, remarque Joung Shoou-jeng. En Australie occidentale, pour « exploiter » à plus long terme cette ressource écologique et développer le tourisme d'observation du rhincodon, les industriels du tourisme, les responsables politiques et les écologistes ont formé une puissante alliance consacrée à la protection de cette espèce marine et à la recherche scientifique la concernant. »

Les Australiens ont rassemblé des informations de premier ordre sur la durée des migrations du rhincodon, sur les périodes de son retour dans les mêmes zones marines, ainsi que sur le nombre de spécimens qui reviennent; ils ont remarqué que les taches pâles sur le dos servent d'« empreintes digitales » au rhincodon et permettent de reconnaître chaque individu. Lors de leurs sorties d'observation en mer, les touristes peuvent également identifier les animaux au moyen de jumelles et apprendre leur comportement et leurs habitudes. Soumis à des règlements stricts, comme l'interdiction de les photographier au flash ou l'obligation de maintenir une distance raisonnable, les touristes ont l'opportunité de plonger, de nager et d'approcher les rhincodons. Une partie des revenus tirés de ce tourisme est destinée à la recherche scientifique sur cette espèce. Ainsi, l'étude sur les migrations du rhincodon dans l'océan Indien oriental a été entièrement financée par une partie des revenus touristiques de l'Australie occidentale.

Il est fort probable que les requins-baleines capturés depuis plusieurs années par les pêcheurs taiwanais émanent de bancs qui, dans leurs migrations, sillonnent régulièrement les eaux entourant Taiwan. C'est pourquoi, il ne serait pas impossible de développer le long de la côte est de Taiwan des activités touristiques semblables à celles de l'Australie occidentale. Malheureusement, la curiosité du public taiwanais à l'égard du rhincodon n'a pas encore dépassé la tranche de poisson préparée et servie dans les restaurants, ni non plus les immenses carcasses de ce géant des mers que l'on peut voir aux abords des ports de pêche insulaires et qui servent de fond à une photo-souvenir. « Il est important de sortir des préjugés sur le requin-baleine et de le défendre en le faisant d'abord retirer du menu des restaurants ; alors, cet animal deviendra un excellent ami de l'homme ! », espère Joung Shoou-jeng. ■

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